|
Comment
sauver la presse quotidienne régionale ?
Les
9 et 16 mars prochain, les électeurs se rendront aux urnes pour
élire le maire de leur commune. Derrière cet enjeu politique,
un autre enjeu, économique, pour les titres de la presse quotidienne
régionale : en 2001, les joutes électorales locales leur
avaient permis de retrouver des évolutions d'audience et de diffusion
positive après six années consécutives de tendance
baissière. Six années ? Tiens, comme par hasard, il s'agit
là de la durée d'un mandat municipal. Les élections
seraient-elles à ce point crucial qu'elles provoqueraient systématiquement
une « refidélisation » du lecteur envers son titre
de presse locale ? Pas si simple car, encore une fois, celles de 2008
interviennent dans un contexte plutôt morose pour les titres locaux.
Une redistribution
des cartes...
De
nombreux spécialistes s'accordent depuis quelques temps sur un
triste diagnostic : la presse quotidienne payante est malade. Atteinte
d'un mal aux multiples causes – désaffection des lecteurs,
paysage médiatique de plus en plus diversifié au sein
duquel Internet et les journaux gratuits ne sont que les derniers nuages
venus, manque de renouvellement – elle semble vaciller chaque
année un peu plus, au point que certains lui prédisent
une mort certaine. Et la presse quotidienne régionale, bien que
par définition plus proche de son public, n'échappe pas
à l'épidémie. Les chiffres l'attestent. Le nombre
de titres n'a cessé de baisser depuis les années 1950
: de presque 200 au sortir de la seconde guerre, on est tombé
aujourd'hui à une grosse soixantaine. La diffusion et l'audience
s'érodent lentement sur le long terme, malgré quelques
soubresauts ponctuels, souvent liés aux périodes électorales
: de 6,33 millions d'exemplaires diffusés en 1997, on tombe,
fin 2006, à 5,75 (source OJD). Seuls les revenus publicitaires
continuent d'augmenter : de 0,79 milliards d'euros engrangés
en 1997, on est passé à 1,08 fin 2006 (source IREP). Face
à ce constat, les quelques propriétaires de titres ayant
encore les reins assez solides ont réagit ces dix dernières
années. Avec un mot d'ordre : rationalisation. Et une méthode
: la concentration. Concentrer pour diminuer les effectifs des équipes
éditoriales et commerciales. Pour renforcer les synergies entre
les titres de presse quotidienne et d'autres médias qu'ils possèdent.
Pour mutualiser les sites de production et diminuer ainsi les coûts
des différentes éditions. Résultat : une grande
redistribution des cartes a aboutit, aujourd'hui, à la formation
de cinq ou six grands groupes de presse régionale, aux côtés
desquels subsistent encore quelques « petits » titres, la
plupart des temps possédés par des familles « historiques
» du sérail.
| |
Les
Français et leur maire
Pourquoi
les Français se ruent-ils sur les quotidiens régionaux
lors des périodes de municipales ? Parce que, selon un
sondage réalisé par TNS SOFRES pour la PQR (Février
2007), il est... l'élu de leur cœur. Sa côte
de confiance dépasse largement celle des autres élus
locaux, puisque 72% des sondés le suivraient les yeux (presque)
fermés, contre 30% pour les députés, 19%
pour les conseillers régionaux et 16% pour les conseillers
généraux. 72%, c'est également le score de
satisfaction qu'accordent les citoyens à leurs édiles.
Une côte bien supérieure à n'importe quel
président ou premier ministre ! Du coup, son maire, on
aime plutôt le garder qu'en changer : 58% des électeurs
semblent prêts à reconduire l'élu de leur
cœur à la tête de leur mairie. Normal, finalement,
car quel élu connaît-on mieux ? Sept habitants sur
dix ont déjà eu l'occasion de croiser le maire de
leur commune. |
...Entre
cinq à six grands groupes
Dernier
remaniement en date, la revente par le groupe Le Monde et Lagardère
Active de leur portefeuille PQR du sud de la France. Celle-ci profite
à deux groupes : GSO (Groupe Sud Ouest) d'un côté,
GHM (Groupe Hersant Media) de l'autre. Et entraîne donc la formation
de deux « poids lourds », puisque GSO, en récupérant
les Journaux du Midi (L'Indépendant, Le Midi Libre)
au Monde, prend une position fortement dominante dans le sud-ouest,
n'ayant plus pour seul concurrent que le groupe La Dépêche
de la famille Baylet (La Dépêche du Midi et Centre
Presse) avec qui un GIE (Groupement d'Intérêt Economique)
a été formé ; et GHM détient désormais
toute la presse du sud-est (La Provence, Nice-Matin,
Var-Matin, Corse-Matin et Marseille Plus),
en plus de ses titres du nord (Paris Normandie et L'Union).
Juste avant, en août dernier, c'est dans l'est que naissait un
leader, avec le rachat par le groupe Est Républicain du pôle
Rhône Alpes de la Socpresse de Serge Dassault. EBRA (Est, Bourgogne,
Rhône-Alpes), la nouvelle entité, chapeaute du coup l'ensemble
de la presse régionale de la Lorraine au Dauphiné (L'Est
Républicain, Le Républicain Lorrain, DNA,
L'Alsace, Le Bien Public, Le Journal de Saône et
Loire, Le Progrès et Le Dauphiné Libéré).
Le même Dassault avait déjà permis à Ouest
France de s'attribuer le grand ouest, en lui revendant les quotidiens
de son pôle ouest (Presse Océan, Le Courrier
de l'Ouest, Le Maine Libre et Presse de la Manche).
Seul Le Télégramme, propriété de
la famille Coudurier, résiste à l'extrême ouest,
à l'image du village d'Astérix dans la même région
!
Enfin, dans le nord, le groupe belge Rossel, propriétaire de
La Voix du Nord, de Nord Eclair et d'une part du Courrier
Picard, n'a peut-être pas dit son dernier mot. Dans ce paysage,
en plus du Télégramme, seuls Paris et le centre
détonnent : Paris où le groupe familial Amaury, aidé
par Lagardère, garde la mainmise, avec Le Parisien,
adossé à un quotidien national (Aujourd'hui en France)
; et le centre ou trois titres-groupes coexistent : La République
du Centre, La Nouvelle République du Centre-Ouest
(groupe NRCO) et La Montagne (groupe Centre France/La Montagne).
|
|
Même
pas peur
Pas
inquiets, les Coudurier, patrons « résistants »
du Télégramme, dernier titre du grand ouest à
échapper à la mainmise de SIPA Ouest France. «
La déclin de la presse quotidienne régionale doit
être relativisé. », déclaraient-ils
au Monde fin janvier. « La presse quotidienne va continuer
à se développer, particulièrement Le Télégramme
». Comment expliquer cet optimisme dans le contexte ambiant
? Par une réussite qui détonne : le Télégramme
vient de passer les 200 000 exemplaires diffusés. Du coup,
le quotidien breton lance une nouvelle formule pour pérenniser
son succès, et se pose en défenseur du pluralisme
face à la constitution de grands groupes. A bon entendeur,
kenavo ! |
Toujours plus
de cross-média Derrière
cette redistribution des cartes se profile un certain nombre d'innovations
dans le traitement de l'information et les politiques commerciales,
basées sur une utilisation complémentaire de différents
medias : les fameuses opérations cross media. Les dispositifs
mis en place pour la couverture des élections municipales l'illustrent
parfaitement. Car les élections, synonymes pour la PQR d'augmentation
de la diffusion – certains titres la doublent les lundis de résultats
– et, donc, des recettes publicitaires, sont un véritable
laboratoire. En 2001 déjà, on avait vu émergé
Internet au niveau local. Le site web du Parisien,
en pointe à l'époque, avait doublé son nombre de
visiteurs sur la période électorale, atteignant 513 000
visites lors de l'annonce des résultats. Rebelote, donc, pour
2008 : la PQR sort le grand jeu et multiplie les dispositifs plus ou
moins novateurs.
D'abord il y a le traditionnel. C'est-à-dire le papier. Comme
pour chaque élection donc, les différents titres multiplient
pages spéciales, et suppléments dédiés.
Dans les cahiers nationaux, on traite les grands duels de grandes villes,
à coup de portraits et de sondages. Dans les cahiers locaux,
on décline le système avec des traitements du type « Un
jour, une ville », et, là encore, une multiplication
des sondages permise par des partenariats conclus avec de grandes chaînes
de radio ou de télé nationales. Partenariats qui permettent
également aux quotidiens régionaux d'animer la campagne
en organisant des débats, à l'image de l'accord conclu
entre L'Est Républicain et les chaînes publiques
France 2 et France 3. Les points d'orgue du traitement « papier »
sont, évidemment, l'annonce des résultats, avec des cahiers
spéciaux. Sud Ouest prévoit même un supplément
de 20 à 32 pages dans chacun des départements qu'il couvre,
avec photos et CV des maires élus.
Et puis il y a le moins traditionnel. Le web, bien sûr, en premier
lieu. Tous les quotidiens lancent désormais leurs sites «
spécial municipales », alimentés quotidiennement
par les rédactions en dossiers et articles multipliant les angles
sur les enjeux locaux. Parmi les nouveautés, Ouest France déploie
cette année trois studios mobiles, qui, depuis fin janvier, font
le tour des 12 départements couverts par le quotidien pour mettre
en ligne de petits reportages vidéo sur ouest-france.fr
et maville.com.
Que permettent ces opérations ? Elles attirent les annonceurs,
qui trouvent là un moyen de toucher un public plus nombreux et
plus diversifié que dans les colonnes des seuls quotidiens régionaux.
Et ce à travers des campagnes plus originales. Du coup, la PQR
ajoute à ses « clients » locaux traditionnels
des marques de plus grande envergure, des annonceurs nationaux habituellement
peu nombreux, qui jouent la sur diffusion ou la créativité,
à l'image de ce qu'Ikea avait pu faire avec Le Parisien lors
des municipales 2001.
Et après...
la télé ?
Au
vu de ces constatations, les élections pourraient paraître
la panacée, le remède idéal aux problèmes
de la PQR. Mais, nous l'avons vu, si elles permettent des reprises ponctuelles
de la diffusion des titres, le soufflé retombe systématiquement
l'année suivante. Si la période électorale permet
aux groupes de PQR de tester des solutions, reste encore à pérenniser
ces dernières. La diversification des sources de revenus publicitaires
devrait donc se poursuivre ces prochaines années. Avec un grand
inconnu : les télévisions locales. D'abord frileux –
quoi de plus normal, ces télévisions constituants à
priori plus un concurrent qu'un partenaire ? – les groupes s'engagent
peu à peu comme ils l'ont fait avec la presse gratuite. Ouest
France en prenant le contrôle de Nantes 7. EBRA celui de
Lyon Métropole. Sud Ouest TV7 Bordeaux. Etc... Même le
« petit » groupe La Montagne s'y est mis avec Clermont Première.
Et la question est plus que jamais d'actualité avec les rumeurs
bruissantes de démantèlement de France 3 au profit des
différents quotidiens régionaux, et l'attribution des
canaux locaux de TNT. Difficile, aujourd'hui, de se faire une idée
claire sur la question. Mais la bataille de la télévision
locale pourrait bien être décisive pour l'avenir de la
presse quotidienne régionale.
Nicolas
Priou
Chiffres
clés :
- 66 titres réunis au sein du SPQR (Syndicat de la Presse
Quotidienne Régionale)
- audience quotidienne moyenne (EPIQ 2006)
- du support papier : 17,6 millions de lecteurs
- papier + web : 31 millions de lecteurs
- diffusion globale : 5,7 millions d'exemplaires (OJD 2006)
- 18 titres de plus de 300 000 LNM (Lecteurs au numéro moyen) |
|