Le
geek est-il compatible avec la communication ? Si l'on prend la définition
courante de ce terme barbare venu d'outre-atlantique – prononcer
« guik » – on en doute : sorte d'adolescent
attardé boutonneux et tellement absorbé par son écran
d'ordinateur qu'il paraît boulonné à son fauteuil
de bureau, le geek est incapable de communiquer avec le monde extérieur,
du fait de son vocabulaire technophile incompréhensible par le
commun des mortels. Et, par le même processus de « binarisation »
de son cerveau à l'origine humain, il n'est pas plus capable de
comprendre le langage de monsieur et madame Toulmonde. En bref, le geek
serait l'exemple même de l'incommunicabilité personnifiée.
Une référence technophile
Mais les mœurs évoluant et le langage marketing s'y adaptant,
le geek cible publicitaire n'a pas grand chose à voir avec cette
image dégradante. Fini l'acné, les lunettes, et l'enfermement
sentimental, et bonjour l'avant garde ! Le geek 2007 est un jeune de 18
à 35 ans, CSP +, dynamique, travaillant dans le multimédia.
Toujours fondu de technologies hi-tech, il est parfaitement capable de
faire partager sa passion à son entourage. Mieux, il est LA référence
parfaite des néophytes en matière d'informatique, d'Internet,
et de produits multimédias..
Et donc, par conséquent,
la cible publicitaire n°1 de tout communicant sensé qui souhaite promouvoir
un produit hi-tech. Eric Briones, planeur stratégique chez Publicis et
Nous, va même plus loin. Il distingue quatre « communautés » de geeks,
les « technos », les « guérilleros », les « geeks de luxe » et les « séries
maniacs » (voir interview), issues d'une même base : des « fan de » rebelles
et rétifs à tous ceux qui ne partagent pas leur passion, et qui ont trouvé
dans Internet et les nouvelles technologies le moyen de se réunir et d'échanger
autour de leur centre d'intérêt commun, qu'il s'agisse des films de genre
et de leurs produits dérivés, des objets technos, ou des séries télévisées
à rebondissements.
C'est là tout l'intérêt de la cible : le geek échange, donne son avis,
informe ses coreligionnaires des dernières nouveautés sorties, et fait
des conjectures sur ce que sera demain. C'est aussi là que réside toute
la difficulté à lui faire passer efficacement un message. « C'est une
cible très délicate », confirme Eric Briones. « Les geeks sont des gens
branchés, éduqués, très experts sur les produits qu'on leur propose. Il
faut donc les choyer, et on ne peut se permettre de leur donner ce qu'ils
connaissent déjà. Il y a une dimension ego importante : on se doit de
les traiter comme s'ils étaient nos uniques interlocuteurs. » Dans le
cas contraire, c'est la dégringolade assurée, car comme toute cible experte,
notre « fan de » rebelle a tôt fait de vous démolir une image en trois
mots bien placés, et à répandre sa « bonne » parole auprès des autres
membres de sa communauté, voire du grand public.
Où sont les geeks ?
Et l'affaire se corse quand on commence à vouloir localiser notre geek
sur la planète média. Quels magazines lit-il ? Quelles émissions télé
regarde-t-il ? Où sort-il ? « Le côté 'pas ouvert' et vissé à son siège
de bureau existe », analyse Eric Briones, « particulièrement pour le geek
'techno'. Et puis, les geeks sont tellement en pointe qu'ils se créent
leurs propres sources d'informations, le plus souvent sur le web à travers
des sites ou des blogs. » Sans compter ce côté rebelle qui les rend méfiants
vis à vis des médias installés. On compte donc sur les doigts de la main
les magazines, émissions ou sites institutionnels auxquels ils se réfèrent.
Contrepartie : les rares titres entrant dans cette catégorie ont le statut
de bibles. Ainsi en est-il de SVM Mac pour les « technos », et
de Mad Movies ou de « Opération Frisson », l'émission de Yannick
Dahan sur Ciné Cinéma pour les « guérilleros ». Les « geeks de luxe »
peuvent aussi bien piocher dans Vogue que s'inspirer des défilés
de mode saisonniers. Quant aux lieux de rencontre des geeks, là encore,
c'est l'impasse. « Leurs communautés sont avant tout virtuelles », affirme
Eric Briones. « Seules les Fanny's party font exception. » Les Fanny's
party ? Une création d'une certaine Fanny, responsable RP à Paris, qui
s'est un jour mis en tête de rassembler les geeks une fois tout les deux
mois lors d'une soirée où les marques hi-tech viennent présenter leurs
nouveautés. Un véritable succès, au point que les magasins Printemps,
flairant la bonne affaire, en organisèrent trois cet hiver, réservées
aux filles, sur les toits de Paris.
La clé
: le marketing viral
« Réservées » ? Voilà
la clé d'une communication geek : présenter son produit à quelques happy
few soigneusement triés sur le volet, et compter ensuite sur leur activisme
communautaire pour faire connaître cette nouveauté forcément géniale à
leur cercle de proches, puis, par extension, à la terre entière. Créer
une attente, offrir, buzzer et faire buzzer : le marketing viral est la
solution toute trouvée pour bien utiliser le geek dans un plan média.
« Fan de » à la limite de l'apoplexie, il tente de faire passer son attente
du dernier I Pod en débusquant et en retransmettant la moindre petite
info qui fuit – accidentellement ? – des laboratoires de créations. Enchanté
que Steve Jobs lui-même soit venu lui présenter l'objet de son désir lors
d'une soirée privée dont il est reparti équipé, il passe une semaine à
en parler autour de lui et à flamber I Pod en main, vantant son aspect
pratique aussi bien que son look – « d'ailleurs », dit-il, « Karl Lagarfeld
lui-même en possède une collection ! ». Et quelques mois plus tard, le
fameux baladeur numérique a conquis le marché au point qu'il en est devenu
presque banal... Un rêve ? Non, une communication efficace.
Nicolas Priou
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Questions à Eric Briones alias Dark Planeur, planeur
stratégique et chroniqueur sur France Inter.
tM
- On vous connaît sur le web sous le nom de Darkplanner : expliquez-nous
?
E. Briones - Je voulais créer un blog qui démocratise un peu mon
métier, le planning stratégique, une sorte de « cahier d'air du
temps » très décalé. Le faire sous le nom de
Darkplanner me permettait de garder une vraie liberté, et de générer
un buzz 100% geek... inspiré de Dark Vador.
tM - Vous abordez largement dans ce blog le sujet qui nous
intéresse, les geeks, en en dressant une sorte de typologie...
E. Briones - Il s'agit de dépasser la vision assez restrictive du
geek qui est véhiculée par les médias français. On en fait un simple
obsédé de technologie, boutonneux et planqué derrière son écran,
alors qu'il s'agit à la base d'un véritable courant culturel. Le
geek est un membre revendicatif d'une communauté rebelle, qui aime
obstinément dans la culture tout ce qui est subversif ou transgressif.
tM - On s'éloigne en effet de l'ado boutonneux passionné
de hi-tech.
E. Briones - Oui, le côté technophile s'est en fait greffé
sur le mouvement geek, parce que, pour simplifier, quand l'ordinateur
est arrivé, c'était plutôt mal vu de préférer son écran à la vie
en société. Et puis, avec Internet et les nouveaux médias, le hi-tech
est devenu un moyen de renforcer le lien communautaire. Il est le
point commun des différentes « tribus » de geeks qui l'utilisent
toutes pour faire passer leur temps de parole.
tM - Quelles sont ces « tribus » que vous identifiez ?
E. Briones - On peut parler de quatre types de geeks : les technos,
ceux que j'appelle les guérilleros, les geeks de luxe, et les petits
nouveaux, les séries maniacs.
Les
technos sont les plus proches de la définition communément acceptée.
Ils dévorent les mags informatiques, sont très pointus et très
exigeants en matière de technologie, à tel point qu'ils s'informent
en dehors du circuit traditionnel, en allant chercher par exemple
sur les blogs américains.
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Les guérilleros sont un peu les geeks historiques, les « fan de »,
les obsédés. Ce sont les fils spirituels de Quentin Tarantino, très
branchés cinéma de genre, avec un côté « mal aimé ». En France,
Yannick Dahan, présentateur sur Ciné Cinéma, est leur icône.
Avec les geeks de luxe, c'est la femme qui pénètre dans cet univers
plutôt masculin. Des femmes qui, depuis que l'univers du luxe s'intéresse
à la technologie, considèrent les objets hi-tech comme un accessoire
de mode à par entière. Les défilés Shalayan et Ballanciaga de cette
année, qui s'inspiraient respectivement des Transformers et de C6PO
dans Star Wars, sont représentatifs de ce courant.
Enfin, les « séries maniacs », les derniers-nés, sont des inconditionnels
des Heroes, Lost et autres Prison Break. Ils sont un peu schizophrènes,
se prennent pour leurs personnages préférés, et veulent toujours
tout savoir à l'avance. L'insuccès relatif de Grey's Anatomy sur
TF1 en est emblématique : tous les fans l'avaient déjà vu quand
il est arrivé en télé.
tM - Comment gère-t-on ces différentes cibles en terme de
média planning ?
E. Briones - Il faut, de manière générale, une présence web énorme.
C'est un média-planning de l'ordre de l'artisanat : on fouille la
toile site par site, blog par blog, pour aller chercher les geeks
là où ils se réunissent, et on les gère ensuite en one to one. Le
geek est une cible compliquée pour les logiques de centrales d'achats,
de CPM : on fonctionne sur de petites quantités de contacts, mais
des contacts de grande qualité.
tM - Vous considérez-vous geek vous-même ?
E. Briones - Certainement un peu « guérillero » et « séries maniacs »
pour le côté passion pour le cinéma de genre et... les séries, avec
une touche de « geek de luxe », car je ne suis pas indifférent non
plus aux objets technos et design. Beaucoup moins « geek techno »
en revanche !
Propos
recueillis par N. Priou
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