DOSSIER

La presse économique décode la crise

 

Quid de la presse économique en temps de crise ? Les différents journaux et magazines profitent-ils, d'une manière ou d'une autre, de la mauvaise conjoncture économique actuelle ? Quels sont les demandes des lecteurs face à la crise ? Et côté annonceurs, voit-on émerger une communication de crise à observer de plus près leurs pages et spots de pub ?

 

 

Le Nouvel Économiste : une note d'optimisme

Au Nouvel Économiste, pas d'affolement dans ce contexte de crise, bien au contraire. Pour Jean-Baptiste Leprince, directeur commercial du titre, l'heure est plutôt aux réjouissances. « Notre cas est un peu particulier », affirme-t-il, « puisque Le Nouvel Économiste s'est complètement transformé depuis son rachat en 2003 par Henri Nijdam. À l'époque, nous avons réorienté notre journal sur une cible plus fine de décideurs, et notre diffusion a chuté de 17 000 à 14 000 exemplaires. Aujourd'hui, nous affichons plus de 20 000 exemplaires de DFP. » Côté pub ? « Nous avons ressenti un peu d'attentisme en janvier et février, mais cela semble reprendre. La terre continue de tourner ! » Parmi ses publicités récentes, on croise dans les pages du Nouvel Économiste un publi-rédactionnel de l'agence Business vantant son « pack anti-crise » : une autre piste de solution ?

   
Bonne fin d'année 2008...

Janvier 2009 : le quotidien Les Échos annonce, par communiqué de presse, « une année historique » pour ses ventes. Avec une croissance de 11% dans un contexte baissier pour le reste de la presse quotidienne nationale (- 6,1%, chiffres NMPP), le journal affiche en effet une santé insolente. D'autant que cette croissance dure, selon le même communiqué, depuis 24 mois. Février 2009 : la régie publicitaire du mensuel Alternatives Économiques annonce un chiffre d'affaires publicitaire en hausse de 50 % sur l'année 2008 à l'heure où tous les experts prédisent un sombre avenir à une presse dont le modèle économique dépend en grande partie de budgets de communication appelés à être réduits à la portion congrue. La presse économique, loin d'être touchée par la crise, serait-elle comme dopée par l'ampleur de l'événement ? C'est ce que semble indiquer le communiqué des Echos : « les très bons résultats du début de l'année se sont amplifiés avec l'actualité liée à la crise. Sur cette période, les performances des Échos ont été exceptionnelles : + 22 % en septembre, + 37,5 % en octobre, + 11 % en novembre et + 13,9 % en décembre. » Quant à Alternatives Économiques, des ventes habituellement basées sur une forte proportion d'abonnements ont été gonflées par une hausse de 19 % des achats en kiosques sur les six derniers mois de 2008. Mais à en croire Guillaume Duval, rédacteur en chef du mensuel, le tableau n'est pas si brillant. « Nous avons effectivement connu un bon dernier trimestre 2008 en terme de diffusion, notamment avec un numéro consacré à la crise en novembre, qui est resté deux mois en kiosques ; mais nous ne sommes pas optimistes pour l'avenir. Il y a eu un besoin urgent d'explications, d'ordre financier notamment, mais l'effet ne va pas durer. A terme, on s'attend à une baisse des rentrées publicitaires dans l'ensemble de la presse. »

 


Les principaux titres de la presse économique :

- Alternatives Économiques, mensuel, Diffusion France Payée 104 240 ex (OJD - DSH 2008)
- Capital, mensuel, Diffusion France Payée 378 433 ex (OJD - DSH 2008)
- Challenges, hebdomadaire, Diffusion France Payée 260 020 ex (OJD - DSH 2008)
- Enjeux Les Échos, mensuel, Diffusion France Payée 116 151 ex (OJD 2008)
- L'Expansion, mensuel, Diffusion France Payée 159 067 ex (OJD - DSH 2008)
- Investir, hebdomadaire, Diffusion France Payée 72 109 ex (OJD - DSH 2008)
- Investir magazine, bimestriel, Diffusion France Payée 85 932 ex (OJD - DSH 2008)
- Le Journal des finances, hebdomadaire, Diffusion France Payée 65 383 ex (OJD - DSH 2008)
- Mieux Vivre Votre Argent, mensuel, Diffusion France Payée 249 460 ex (OJD - DSH 2008)
- Le Nouvel Economiste, hebdomadaire, Diffusion France Payée 21 890 ex (OJD - DSH 2008)
- Le Revenu - L'hebdo bourse, hebdomadaire, Diffusion France Payée 104 072 ex (OJD - DSH 2008)
- Le Revenu - Placements, mensuel, Diffusion France Payée 117 872 ex (OJD - DSH 2008)
- La Tribune, quotidien, Diffusion France Payée 77 122 ex (OJD - DSH 2008)
- Les Échos, quotidien, Diffusion France Payée 121 026 ex (OJD 2008)

...mais sombres perspectives

Chez Express Roularta Service, régie publicitaire de L'Expansion et de L'Entreprise, les effets de ce ralentissement publicitaire se font déjà sentir. « Malgré la crise, notre diffusion est restée stable car elle est basée sur un gros portefeuille d'abonnés », témoigne Chantal Follain-de-Saint-Salvy, directrice de publicité. « Mais côté annonceurs, on sent que les budgets baissent, particulièrement sur les secteurs communication, télécom ou automobile. Les annonceurs sont demandeurs de plus de négociations sur les tarifs ; ils attendent de nous des conseils, des solutions pour sortir de l'achat d'espace classique. Ils répondent mieux lorsqu'on fait preuve d'inventivité, en leur proposant des opérations spéciales par exemple. » Les chiffres de TNS Media Intelligence pour janvier 2009 confirment les inquiétudes : 6 secteurs annonceurs majeurs (les établissements financiers et d'assurance, l'immobilier, l'alimentation, la publicité financière, l'industrie et l'énergie) ont largement réduit leurs investissements dans la presse ; avec des baisses respectives de 13,5 %, 28,1 %, 39,7 %, 43 %, et 46,1 %. Plus globalement, les investissements presse ont baissé de 7,2 % par rapport à janvier 2008.

 

Une crédibilité entamée ?

Si suite à la crise aucun titre n'accuse de perte majeure en termes de diffusion, il n'y a pas là de quoi être totalement rassuré : une grande majorité des organes de presse économique fonctionne sur un gros portefeuille d'abonnés, ce qui réduit fortement la visibilité à court terme sur les évolutions de ventes. Au moment du renouvellement, les entreprises qui payent pour leurs décideurs renouvelleront-elles leur confiance aux différents titres ? L'information économique étant une information à très haute valeur ajoutée, reposant sur le travail de journalistes-experts, on peut supposer que oui. Mais quid des acheteurs occasionnels, de ceux qui, forcément, reprocheront à la presse éco de ne pas avoir vu venir la crise ? Le battage médiatique autour des rachats, l'an passé, de La Tribune et des Échos, pose un véritable problème : celui de l'indépendance des médias économiques et financiers. Comme l'a souligné la rédaction des Échos par sa grève suite à l'annonce du rachat du quotidien par le groupe LVMH, ce genre d'intervention de grandes marques industrielles dans l'information ne nuit-elle pas à la crédibilité des journalistes qui y travaillent ? Aucun titre n'a, par exemple, émis le moindre doute sur le système des subprimes. La plupart, ont, au contraire, affirmé que la complexité de ces produits financiers n'en faisait pas pour autant des produits dangereux. Collusion avec le monde de la finance ou confiance aveugle dans le système bancaire ? Mars 2009 : plébiscité par ses abonnés et ses lecteurs en ligne, le magazine Terra Economica annonce sa sortie en kiosque. La nouveauté ? Il traite de l'économie à travers le prisme du développement durable et des problématiques sociales. Et répond visiblement à une réelle demande. Une partie de la solution pour la presse économique ne résiderait-elle pas dans un changement de point de vue, du tout économie vers une économie plus responsable réclamée à corps et à cris de par le monde depuis le début de la crise ?

 

Nicolas Priou